Les mots du conflit – Charles Rojzman

Je ne connais pas d’autres personnes qui revendique , la nécessité du conflit.. quand, normalement c’est quelque chose qu’on évite, qu’on contourne.

Je colle ici une interview publié sur Femme Actuelle... Ben oui des fois…

Le thérapeute Charles Rojzman nous explique que le conflit peut être une solution efficace pour faire éclater une bulle de violence. L’évitement d’une situation et la volonté de temporiser une personne entretiennent parfois des conditions violentes au lieu de les régler.

1. Comment opposez-vous violence et conflit ?

Les deux mots sont souvent pris l’un pour l’autre. On parle des guerres comme de « conflits internationaux » et de violence lorsqu’un conflit s’exprime avec une certaine agressivité. Pour moi, la différence réside dans la représentation qu’on se fait de l’autre dans un conflit. Si lorsqu’il y a désaccord, dispute, on voit l’autre comme un être irréductiblement mauvais, incapable de changer, alors on est dans la violence et le passage à l’acte brutal devient possible.

Au contraire, dans ce que j’appelle le conflit qui peut s’exprimer avec agressivité, répétons-le, l’autre existe dans son humanité, il n’est pas diabolisé, il ne représente pas le Mal. On pense qu’il peut changer. On n’est pas toujours conscient qu’on est dans la violence et qu’ on diabolise l’autre quand on l’enferme dans une représentation et un jugement négatifs. Il est important de transformer les relations de violence en relations de conflit qui peuvent alors déboucher sur une solution.

2. Vous parlez de l’illusion de connaître l’autre. Selon vous, comment échapper aux à priori ?

En prenant conscience des peurs qui créent un filtre à notre perception des autres. Mais aussi en allant à leur rencontre et en leur donnant la possibilité de « baisser le masque » et de se montrer tels qu’ils sont. De tels changements sont possibles seulement lorsqu’il existe un cadre de confiance mutuelle qu’on peut apprendre à créer.

Le préjugé est lié à la méconnaissance et à l’ignorance du monde de l’autre mais parfois il correspond à une partie de la réalité. Seule la confrontation et le partage des informations permettront de démêler le faux du vrai.

3. Au quotidien, comment expliquer notre impuissance face aux situations de crise (dans un couple, au travail, avec des amis) ?

Nous nous sentons impuissants quand nous sommes aveuglés par le filtre de nos peurs et de nos ressentiments et que nous sommes incapables de voir notre propre responsabilité et donc notre possibilité d’action. Ce qui est vrai également pour la personne en face. Il est important alors de connaître ces filtres qui nous empêchent de voir la réalité.

De tels filtres émotionnels ont presque toujours pour origine des situations d’enfance(une mère trop indifférente ou accaparante, un père trop autoritaire ou dépressif, par exemple) que nous transférons sur les autres, sans que nous en ayons forcément conscience.

4. A partir de quel moment faut-il en venir au conflit pour sortir de la violence ?

La violence apparaît souvent quand le conflit n’est pas possible, quand il n’y a pas d’espaces pour exprimer les conflits inévitables dans toute relation humaine. La violence est présente quand il n’y a pas la confiance nécessaire pour se parler et oser dire ce qu’on pense réellement. Dès que la violence apparaît, il est nécessaire de prendre conscience des émotions qui nous empêchent de voir l’autre personne telle qu’elle est et qui expliquent pour quelle raison on va la diaboliser.

5. Quand c’est l’autre qui déclenche le conflit, il est facile de se positionner en tant que victime. Que préconisez-vous pour échapper à cet écueil ?

Se demander d’abord si la peur que nous ressentons face à l’agressivité et la colère exprimée correspond à un danger réel. Ecouter, essayer de comprendre les émotions de l’autre personne derrière ses paroles dures. Regarder notre propre responsabilité.

6. Rappelez-nous la définition et les symptômes de ces trois troubles : la dépression, la paranoïa et la sociopathie.

A partir de mes expériences dans les milieux les plus divers, j’ai pu diagnostiquer que notre société développe trois maladies collectives.
Ces maladies collectives, au nombre de trois, sont des maladies sociales, vécues par un grand nombre de gens dans une société qui renforce les sentiments d’inutilité, la dévalorisation personnelle, la solitude et le sentiment d’impuissance.

La dépression est liée au manque de confiance en soi et au dénigrement de soi-même. La sociopathie est caractérisée par une indifférence aux autres et un désir égoïste de réalisation exclusivement personnelle. La paranoïa nous fait croire que nous sommes victimes des autres et parfois même d’un complot tramé par les puissants de ce monde.

7. Comment instaurer un climat de confiance autour d’un conflit ?

Calmer les peurs en les aidant à s’exprimer. La confiance augmente quand les peurs diminuent. Si la confiance est là entre deux personnes ou dans un groupe, on peut entrer dans le conflit sans craindre la violence.

8. Quels sont les principaux avantages des thérapies comportementales ?

La thérapie sociale que j’ai créée n’est pas une thérapie comportementale.
Il ne s’agit pas de mettre en condition les gens pour qu’ils changent leur comportement ni de trouver des solutions à court terme. La thérapie sociale veut provoquer des changements durables, en aidant la personne à se responsabiliser et à s’autonomiser, tout à l’aidant à prendre conscience des obstacles




Pourquoi tant de haine ?

Trouvé sur France Culture… ça pédale un peu dans la choucroute… mais comme dans ce qui nous concerne dans notre histoire, on ne peut pas nier qu’il y a de la haine qui circule… Je cite:

Trolls, masculinistes, racistes… la haine est une émotion intemporelle qui ne cesse de se renouveler. Mais pourquoi est-elle encore là ? Destructrice, que permet-elle de fonder ? Qui permet-elle de rassembler ?

Avec

Anaëlle Lebovits-Quenehen psychanalyste

Retour aux sources de ce principe paradoxal et éclairage psychanalytique : mais oui, pourquoi tant de haine ?




Différence entre “conflit” et “violence

La violence est toujours négative, car destructive, alors que le conflit peut être positif s’il est constructif et s’il évite ainsi de tomber dans la violence.

La violence

La violence est toujours négative, parce qu’elle est destructive pour les deux parties en conflit, et éloigne la possibilité d’un accord. De plus, la violence est destructive à la fois dans le présent et pour l’avenir.

Le conflit

Le mot “conflit” peut se comprendre de deux façons:

  • avec une connotation négative quand il s’accompagne de violence (conflit armée)
  • ou avec une connotation constructive quand il exprime une opposition, un désaccord entre deux parties, sans passer à la violence à ce stade.
    Dans ce cas, l’expression du désaccord par chacun des parties va leur permettre de comprendre la position de l’autre, et par là, de tenter de transformer le désaccord en accord.

Comment passer de la violence destructrice au conflit constructif?

Nos relations avec d’autres personnes, c’est-à-dire notre vie sociale, entraîne des oppositions, des tensions et des conflits.

Les questions essentielles sont alors:

  • Comment canaliser les désirs de violence qui peuvent naître d’un désaccord ou d’un conflit, pour qu’ils soient les moins destructeurs possibles?
  • Comment rester au stade du conflit constructif pour transformer le désaccord en accord, sans dégénérer en violence?
  • Ou si la violence s’est déjà exprimée, comment revenir au stade du conflit constructif pour que les divergences de positions se transmettent plutôt par des mots.

Evolutions possibles du conflit

Le conflit, au sens de l’opposition de positions, peut se résoudre si les 2 parties se font des concessions réciproques ou trouvent une 3e voie créative.

Par contre, il s’enlise et s’empire, si les 2 parties campent sur leurs positions, sans imaginer d’autres voies d’issue acceptables.

Bénéfice du conflit constructif

Le conflit constructif, c’est l’expression claire d’un désaccord avec, comme but, d’arriver à un accord qui résoud le conflit.

L’expression du désaccord est saine, car elle permet de reconnaître l’existence du conflit, sans quoi, il ne peut se résoudre. Il faut donc s’encourager à s’autoriser à l’exprimer, et à l’exprimer expressément dans ce but.

À partir de l’adresse <https://www.grainesdepaix.org/fr/ressources/sinspirer/concepts-de-paix/Facteurs-de-paix-3-idees-fortes/linacceptabilite-de-la-violence/difference-entre-conflit-et-violence>




De la justice..

J’ai trouvé deux choses..

A) Les bases de la justice seraient:

1-Impartialité

-Quand la rumeur prends le pas, qui peut demeurer impartial ?

2-Égalité devant la loi

-La parole d’une femme est-elle égale à celle d’un homme ?

3-Présomption d’innocence

-Un homme sera coupable à priori (voir vidéo ci-dessous)

4-Recherche de la preuve

-Aucunes preuves tangibles n’ont été apportées à ce jour

B) J’ai trouvé aussi cette vidéo qui me semble très pertinente:




Comment la culture du call-out nous traumatise:

Trouvé sur https://zine-le-village.fr/ où il y a aussi d’autres ressources… le call-out, kesako?




Mieux gérer nos conflits

Voici un PDF de 188 pages sur cette question du conflits, vous pouvez le télécharger, l’imprimer…




Un axe de réflexion autour de la justice intracommunautaire.

Sur Toulouse un groupe travaille ces questions d’exclusions.. ceci est un extrait d’un texte plus long publié sur IAATA le 18 Novembre 2023

Nous critiquons l’utilisation quasi-systématique de l’exclusion et d’approches punitives qui relèvent davantage du dressage que de la transformation sincère. On voit la sanction, tout comme la prison, comme un outil défectueux et une impasse politique.

Notre démarche s’inscrit dans une approche transformatrice, féministe, queer, critique de toutes les oppressions et des systèmes qui les sous-tendent : en d’autres termes, notre approche se veut révolutionnaire.

Cependant, nous ne voulons pas opposer l’idéal politique à la réalité du « terrain ». Nous sommes conscient·e·s que l’exclusion peut être nécessaire dans certains cas, notamment pour que les personnes victimes d’agressions et de discriminations puissent continuer de fréquenter leurs assos, milieux, etc.

Dans tous les cas nous voulons repenser cet outil, pour ce qu’il est : un outil, un certain moyen de réponse, et donc s’en servir en fonction des besoins réels et non pas d’une projection morale.

Nous voulons nous dire qu’à des moments c’est opportun de s’en servir, mais qu’à d’autres moments ça ne l’est pas : et c’est ça que nous essayons de définir ensemble pour éviter les réponses toutes faites qui déshumanisent tout le monde (victimes comprises).

Ainsi :

  • Nous critiquons clairement que cet outil se systématise à l’ensemble de la communauté queer et d’autres, ne touchant pas des personnes véritablement privilégiées, intouchables, qui ont la capacité et le pouvoir de se défendre.
  • Nous critiquons que l’exclusion soit toujours définitive et ne prenne pas en compte la capacité des individus à se remettre en question, modifier leur comportement et donner réparation.
  • Nous critiquons que l’exclusion ne soit pas toujours assortie d’une explication claire, ce qui amène la personne exclue à réintégrer de nouveaux espaces sans avoir pris connaissance des comportements à travailler.
  • Nous critiquons que des situations de conflits soient amalgamées avec des situations d’agressions.
  • Nous critiquons la binarité victime/agressaire, et le fait de baser tout notre jugement sur la première personne qui se dit victime.
  • Nous critiquons que des choix d’exclusion puissent se faire sur la base de ressentis, sur un « sentiment d’agression » et non d’actes réels et sans hiérarchie des situations.
  • Nous critiquons que certaines personnes se réapproprient des histoires d’agressions pour effectuer des exclusions sans demander l’avis des personnes directement concernées et que ces histoires servent finalement surtout à satisfaire des égos mal-placés.
  • Nous critiquons que, encore une fois, les besoins des personnes victimes ne soient souvent pas écoutés ni même demandés.
  • Nous critiquons le fait que des personnes vont exclure pour se montrer vénères, avec une compétition à la radicalité créant une atmosphère de méfiance et de peur et contribuant à ce que rien ne change, et surtout pas les hiérarchies sociales militantes et communautaires, ce qui participe aussi à l’auto-exclusion des personnes les plus vulnérables.
  • Nous critiquons que les situations de handicaps et neuroatypie ne soient pas assez prises en compte, menant à de nombreuses exclusions et ostracisations de personnes ne correspondant pas à la norme neurotypique et valide.
  • Nous critiquons le fait de calquer des représentations hétérosexuelles sur des relations queers, en victimisant la personne la plus fem et en condamnant la personne plus masc ou en révélant la transmisogynie si courante dans les milieux queer et/ou TPBG.
  • Nous critiquons les dynamiques de rumeurs, de on-dits, qui mènent à mettre de nombreuses personnes à l’écart sans qu’elles aient jamais connaissance de ce qu’on leur reproche ou la possibilité de s’expliquer et d’échanger.
  • Nous critiquons la non-prise en compte des effets de l’exclusion sur la santé mentale et physique des personnes exclues, et l’utilisation de l’exclusion à la légère ou sous prétexte que les gens sont trop fatigués pour gérer des conflits.
  • Nous critiquons que les gens aient trop peur d’être exclus pour être capables de se positionner contre quelque chose qui leur semble injuste.
  • Nous critiquons que l’exclusion amène très rarement à changer des comportements problématiques, mais parfois les aggrave.
  • Nous critiquons que la peur de l’exclusion et la déshumanisation des agressaires dissuade des personnes de se questionner ou de reconnaître leurs propres comportements problématiques.
  • Nous critiquons qu’il soit plus risqué de reconnaître ses torts que de les nier.
  • Nous critiquons ces logiques qui nous auto-détruisent en prétendant nous empuissancer.

Nous déplorons les luttes intestines et nous inscrivons radicalement en désaccord avec les comportements sapants et autodestructeurs qui font le nid des fachos, de l’État et du capitalisme depuis aussi longtemps que ces dérives de l’histoire existent.
Nous essayerons toujours d’accueillir la critique et de la comprendre pour continuer sans cesse de faire de notre mieux, sachant que notre mieux de maintenant n’est pas « Le Bien » et qu’avec un peu de chance on fera encore mieux plus tard, du moins tant qu’on garde a l’esprit qu’on n’atteindra jamais « Le Bien ». Pour nous, la critique est nécessaire, perpétuelle et ancrée dans le dialogue.




Ressources:

Une découverte récente sur Instagram

https://www.instagram.com/lepetitnicallout/

Il y le site https://zine-le-village.fr  qui a des soucis de sécurité

Il y a le collectif Fracas

https://www.collectif-fracas.com

Et encore d’autres…

Il y a des gens sur Toulouse qui bossent sur ces sujets… j’ai pris contact avec eux:
https://iaata.info/Explication-report-du-groupe-de-parole-entre-personnes-ayant-ete-exclues-Un-axe-6245.html




ITW Elsa Deck Marsaut “Faire Justice”

Podcast l’Affranchie




Faire Justice [Elsa Deck Marsault]1/2

Premières pages du livre, prises sur le site de l’éditeur “La Fabrique”

Il y a aussi un autre texte, des vidéos, des sons

“Faire Justice-Une surenchère féministe”

Dans des espaces où il est admis que le recours à la police en cas de violence n’est pas la solution mais plutôt un problème supplémentaire, le risque principal consiste à n’avoir aucun relais extérieur pour dénoncer les injustices qui s’y déroulent. Cela est encore plus dangereux quand on parle d’abus exercé par le groupe sur un·e individu·e, par exemple dans le cas d’un harcèlement collectif. Les espaces féministes, queer, autonomes ou plus largement abolitionnistes constituent en ce sens un cocktail détonnant. En mêlant rejet de la police et huis clos, constitué par des personnes qui cherchent à rééquilibrer les injustices sociales au sein même de leur groupe, le contexte est favorable au déroulement de nombreux excès – et ce dans une relative impunité.

Quand la société nous paraît trop violente, nous pouvons avoir tendance à nous replier sur les communautés et les personnes qui sont a priori censées nous faire du bien et être source d’em- powerment27 individuel. L’espace militant constitue parfois le seul où l’on se sent à sa place, ce

qui peut développer un sentiment d’appartenance et la sensation d’un pouvoir individuel et collectif. Si ces sentiments sont bienvenus, ils peuvent aussi devenir dangereux dans le cadre d’un règlement de conflit. J’ai observé de nombreux groupes dépassés par leur propre puissance et leur capacité de nuisance. Quand le groupe élabore des justifications morales ou politiques communes pour appuyer sa démarche, la conviction collective d’être dans son bon droit et d’exercer une juste autorité se renforce, ce qui favorise les pires abus sans que personne ne puisse rien dire ou faire.

Comme le note le psychosociologue Didier Anzieu sur les dynamiques collectives, il existe un phénomène de réaction en chaîne entre la frustration que certains groupes peuvent ressentir et la violence qu’ils mettent en œuvre contre certain·es de leurs membres. La frustration des groupes militants se développe face aux nombreux obstacles politiques, économiques et éco- logiques rencontrés ; cette frustration crée de la colère, dont l’une des parades est de « localiser l’agressivité sur une personne, un sous-groupe qui la reçoit en dépôt sans y contre-réagir agressivement ». Nous faisons aujourd’hui face, dans certains milieux militants, à ce que nous pour- rions considérer comme la désignation de boucs émissaires à des fins cathartiques collectives. Didier Anzieu conclut : « J’ai moi-même décrit, sous le nom d’“illusion groupale”, l’état d’un groupe qui est si parfaitement satisfait de lui qu’il va jusqu’à dénier, contre les faits eux-mêmes, sa propre agressivité » Il est particulièrement difficile de dénoncer l’aspect systémique des violences qui se jouent dans les milieux minorisés sans connaître une certaine levée de boucliers. Pourtant, ces violences existent et les reconnaître permettrait probablement de les dépasser. Qu’on parle de remontrances et de critiques publiques, d’exclusion ou encore de harcèlement, l’arsenal punitif venant se substituer à l’arsenal juridique est tout aussi fourni et varié. Le constat est amer. Ce que nous nous infligeons entache l’énergie de nos luttes et marque les personnes qui s’y sont investies de façon durable.

Il est difficile de se figurer jusqu’où peuvent aller les violences en contexte militant sans y avoir été directement confronté·es, soit en accompagnant une personne qui en est victime, soit en en étant soi-même victime. J’ai vu ces violences s’exercer de manière similaire dans des espaces aussi variés que les milieux écologistes, anarchistes, féministes, queer, antiracistes, etc. Les récits que je vais aborder concernent donc des militant·es des milieux progressistes. Pour des raisons de confidentialité et d’anonymisation, ils sont chacun constitués d’un assemblage de plusieurs histoires, et les noms ont été modifiés ; pour autant, les dynamiques à l’œuvre ont été respectées et les faits décrits se sont réellement déroulés. Ces exemples ne sont pas racontés des différents points de vue : ces récits sont donc partiels, situation similaire à ce qu’il se joue dans la vie, quand une personne vient nous raconter son vécu ou que nous vivons nous-même une situation de conflit – nous ne disposons jamais de tous les éléments. En ce sens, il est important de suspendre son jugement sur qui a raison et qui a tort – même s’il est possible de produire une critique des mécanismes en jeu. Il s’agit ici de se rendre compte de l’ampleur des dégâts pour, ensuite, pouvoir penser des alternatives.

En milieu féministe

Le récit qui suit traite d’agression sexuelle et de viol.

M., militante féministe depuis une dizaine d’an- nées, est impliquée dans une association qui aide les victimes de violences sexuelles à déposer plainte. En 2020, M. fait l’objet d’une dénonciation publique sur une liste de diffusion. Un groupe de personnes affirme dans un mail que

M. soutient les violeurs et demande qu’elle soit exclue de la liste ainsi que d’un ensemble de lieux et d’associations de sa ville. Le mail est flou : il ne précise ni nom, ni date, ni actes précis. Il n’est pas

signé. Après avoir mené son enquête, M. réussit à trouver les auteur·rices du texte. Elle finit par comprendre que celui-ci fait référence à une histoire qu’elle a vécue avec son ami, T., et plus particulièrement à des violences sexuelles qu’il lui avait infligées.

En effet, en 2015, lors d’une fête, T. viole M. Pourtant, à ce moment-là et pour différentes raisons qui lui sont propres, M. ne parvient pas à mettre le mot « viol » sur cette agression. Plusieurs mois après, en discutant avec des ami·es militant·es, M. prend finalement conscience du fait qu’il s’agit bien d’un viol. Ses camarades deviennent un soutien dans son processus de conscientisation et de guérison. Elle commence une thérapie et décide finalement de confronter T., qui est malgré tout resté son ami. Elle ne sou- haite pas porter plainte, car elle estime que cela ne serait bénéfique pour personne. Après une discussion avec lui en face à face, dans laquelle il reconnaît les faits, elle décide de continuer à entretenir cette amitié, de l’aider à se remettre en question et à travailler sur son comporte- ment. Il est volontaire, commence une thérapie et assiste à des groupes de parole pour auteurs de violences. Entre-temps, le groupe militant de M., en particulier quelques-uns de ses soutiens les plus proches, lui font part de leur incompréhension vis-à-vis de ce choix. D’après ses camarades de lutte, la seule manière de traiter un violeur est de couper définitivement les ponts avec lui, de le condamner catégoriquement et publique- ment. À leurs yeux, M. fait trop de compromis, ce qui entre en contradiction avec leur engage- ment commun auprès des victimes de violences sexistes et sexuelles et, plus généralement, avec leur militantisme féministe. Sa position vis-à-vis de T. leur semble ambiguë et iels prennent leurs distances. M. finit par aider seule T., car celui-ci se retrouve isolé. M. décide de réduire son acti vité militante.

Après quelques mois, elle reçoit sur la liste de diffusion le mail qui l’accuse de soutenir des violeurs. Mail qui déclenche une vague d’acharne- ment : plusieurs lieux et associations lui ferment leur porte, elle est retirée des listes de diffusion et, malgré plusieurs tentatives de prise de contact, ses mails et appels à ses ancien·nes camarades de lutte restent sans réponse. À leur tour, ses ami·es subissent aussi une forme de harcèlement s’iels restent liées à M., ce qui les pousse à s’éloigner. Elle se retrouve d’autant plus isolée. À ce stade, elle ne sait pas exactement ce qui lui est reproché ou demandé, ni comment mettre fin à la situation.

Harcèlement et ostracisme

Il va sans dire que le sentiment d’être exclu·e d’un mouvement auquel on a contribué pendant des années est d’une grande violence. On peut parler de « harcèlement » même s’il s’agit d’un ensemble de faits qui, justement, correspond plutôt à une absence d’actions à l’encontre de la personne : on refuse de lui parler, on lui ferme les portes de lieux, on l’isole en faisant pression sur ses soutiens, on la retire des canaux d’information. Le harcèlement repose d’ordinaire sur des faits concrets et constatables, et relève d’un ensemble d’agissements abusifs à l’encontre d’une personne (violences physiques, verbales, etc.) On parle par exemple de dog pilling (effet de meute) pour désigner le fait de commenter par des insultes ou attaques personnelles une publication ou un contenu perçu comme problématique à plusieurs30, ce qui donne lieu à un empilement de commentaires plus ou moins vindicatifs. On retrouve ce mécanisme sur des groupes Facebook ou sur des applications de communication interne à des collectifs militants (Slack, Discord ou Signal) où la place de l’écrit est prégnante et favorise le harcèlement.

Pour autant, on peut concevoir autrement le harcèlement : l’ostracisation (désignée en anglais sous le terme cancelling) en constitue aussi l’une des formes. Le harcèlement de groupe peut consister à nier l’existence d’une personne, à lui retirer son droit de parole en arrêtant de l’écouter ou en sapant systématiquement la légitimité de son discours. Jo Freeman, militante lesbienne et féministe dans les années 1970, a vécu ce type de harcèlement et le raconte en ces termes : « Pas à pas, j’ai été ostracisée : si un article collectif était écrit, mes tentatives de contribution étaient ignorées ; si j’écrivais un article, personne ne le lisait ; quand je parlais en réunion, tout le monde écoutait poliment, puis reprenait la discussion comme si je n’avais rien dit ; les dates des réunions ont été modifiées sans que je sois informée ; quand c’était à mon tour de coordonner un projet de travail, personne ne m’aidait. » Cet aspect du harcèlement relève de la violence psychologique. Dans le cadre de violences conjugales, l’instauration d’un climat de violence psychologique est bien connue : le fait de casser des affaires de la personne victime ou encore de minimiser ou d’exagérer sans cesse son ressenti. Dans le cas de harcèlement collectif, cela l’est moins, bien qu’on commence à considérer le problème du harcèlement scolaire (sans toutefois considérer la violence de l’école elle-même). Le harcèlement collectif dans un cadre militant reste peu discuté. L’un des problèmes majeurs quand on est victime de harcèlement collectif est de réussir à en parler autour de soi en étant pris·e au sérieux. En effet, comment rendre compte de l’ampleur du problème et des répercussions sur sa vie quand ce que l’on décrit est une absence d’actions et d’interactions ? Parce qu’il est particulièrement pernicieux, le propre du harcèlement est souvent de ne pouvoir être perçu que par la personne qui en est victime. Tout est mis en place pour que celle-ci se retrouve isolée et ne puisse pas en parler. Il est courant de se faire taxer de « paranoïaque » tant les faits peuvent sembler minimes par rapport aux répercussions évoquées. Cette situation accentue d’autant le sentiment de solitude et d’incompréhension. De plus, le harcèlement fonctionne comme un virus : il touche une personne, mais peut s’étendre à toutes celles qui souhaiteraient lui venir en aide et qui du coup s’éloignent. Peu à peu, cette personne se retrouve donc complètement isolée.

Ce mécanisme est accentué quand le harcèlement se veut motivé par des raisons politiques. Dans le cas de M., son harcèlement fait suite à une démarche jugée comme conciliante avec un violeur. Toutes les personnes qui lui montreraient du soutien seraient en ce sens suspectées de partager sa vision. Soutenir M. reviendrait à prendre parti contre le mouvement féministe, personnalisé par le groupe à l’origine du harcèlement. Aucune place pour la nuance : il n’y a plus une diversité de façons d’être féministe, mais une bonne et de nombreuses mauvaises manières de l’être. Tout se passe ici comme si le nombre de personnes adhérant à une vision des choses rendait cette dernière véridique et incontestable. Il devient alors quasi impossible de se dérober au mouvement ou d’aider la personne visée sans se voir ciblé·e par le groupe : on est soit avec, soit contre le mouvement et a fortiori soit féministe, soit antiféministe.

Là encore, ce mécanisme peut s’expliquer par le biais de la socio-psychologie. Dans le cadre de la création d’un groupe, celui-ci doit prendre des mesures pour survivre dans le temps. Selon Sartre, qui travaille alors sur les mouvements révolutionnaires de 1789, l’une de ces mesures est de l’ordre de la contrainte : le groupe pour- chasse en son sein tout·e membre suspect·e de vouloir se retirer de l’action commune. Chacun·e est considéré·e comme un·e traître en puissance. Cela entraîne les conflits, les oppositions, les épurations, qui visent à amoindrir les positions individuelles au profit de la communauté et qui institue « l’obligation de la [solidarité] ». Un « serment » se façonne, par lequel chacun·e s’en-gage à maintenir l’appartenance au groupe

« Au stade précédent, la [solidarité] était une expérience vécue, une invention libre surgie dans le moment. Maintenant, chacun l’impose à cha- cun dans la durée. » Cette thèse pourrait expliquer le niveau de méfiance qui s’instaure dans les milieux militants et les phénomènes de gatekee- ping. Ces derniers se retrouvent à devoir garder leurs frontières extérieures, par exemple, en cas d’attaque de groupes réactionnaires, mais aussi épurer leurs espaces intérieurs en traquant les traîtres potentiel·les (les personnes qui ne s’impliquent pas assez, les « mauvais·es militant·es »