Différence entre “conflit” et “violence

La violence est toujours négative, car destructive, alors que le conflit peut être positif s’il est constructif et s’il évite ainsi de tomber dans la violence.

La violence

La violence est toujours négative, parce qu’elle est destructive pour les deux parties en conflit, et éloigne la possibilité d’un accord. De plus, la violence est destructive à la fois dans le présent et pour l’avenir.

Le conflit

Le mot “conflit” peut se comprendre de deux façons:

  • avec une connotation négative quand il s’accompagne de violence (conflit armée)
  • ou avec une connotation constructive quand il exprime une opposition, un désaccord entre deux parties, sans passer à la violence à ce stade.
    Dans ce cas, l’expression du désaccord par chacun des parties va leur permettre de comprendre la position de l’autre, et par là, de tenter de transformer le désaccord en accord.

Comment passer de la violence destructrice au conflit constructif?

Nos relations avec d’autres personnes, c’est-à-dire notre vie sociale, entraîne des oppositions, des tensions et des conflits.

Les questions essentielles sont alors:

  • Comment canaliser les désirs de violence qui peuvent naître d’un désaccord ou d’un conflit, pour qu’ils soient les moins destructeurs possibles?
  • Comment rester au stade du conflit constructif pour transformer le désaccord en accord, sans dégénérer en violence?
  • Ou si la violence s’est déjà exprimée, comment revenir au stade du conflit constructif pour que les divergences de positions se transmettent plutôt par des mots.

Evolutions possibles du conflit

Le conflit, au sens de l’opposition de positions, peut se résoudre si les 2 parties se font des concessions réciproques ou trouvent une 3e voie créative.

Par contre, il s’enlise et s’empire, si les 2 parties campent sur leurs positions, sans imaginer d’autres voies d’issue acceptables.

Bénéfice du conflit constructif

Le conflit constructif, c’est l’expression claire d’un désaccord avec, comme but, d’arriver à un accord qui résoud le conflit.

L’expression du désaccord est saine, car elle permet de reconnaître l’existence du conflit, sans quoi, il ne peut se résoudre. Il faut donc s’encourager à s’autoriser à l’exprimer, et à l’exprimer expressément dans ce but.

À partir de l’adresse <https://www.grainesdepaix.org/fr/ressources/sinspirer/concepts-de-paix/Facteurs-de-paix-3-idees-fortes/linacceptabilite-de-la-violence/difference-entre-conflit-et-violence>




De la justice..

J’ai trouvé deux choses..

A) Les bases de la justice seraient:

1-Impartialité

-Quand la rumeur prends le pas, qui peut demeurer impartial ?

2-Égalité devant la loi

-La parole d’une femme est-elle égale à celle d’un homme ?

3-Présomption d’innocence

-Un homme sera coupable à priori (voir vidéo ci-dessous)

4-Recherche de la preuve

-Aucunes preuves tangibles n’ont été apportées à ce jour

B) J’ai trouvé aussi cette vidéo qui me semble très pertinente:




Comment la culture du call-out nous traumatise:

Trouvé sur https://zine-le-village.fr/ où il y a aussi d’autres ressources… le call-out, kesako?




Mieux gérer nos conflits

Voici un PDF de 188 pages sur cette question du conflits, vous pouvez le télécharger, l’imprimer…




Un axe de réflexion autour de la justice intracommunautaire.

Sur Toulouse un groupe travaille ces questions d’exclusions.. ceci est un extrait d’un texte plus long publié sur IAATA le 18 Novembre 2023

Nous critiquons l’utilisation quasi-systématique de l’exclusion et d’approches punitives qui relèvent davantage du dressage que de la transformation sincère. On voit la sanction, tout comme la prison, comme un outil défectueux et une impasse politique.

Notre démarche s’inscrit dans une approche transformatrice, féministe, queer, critique de toutes les oppressions et des systèmes qui les sous-tendent : en d’autres termes, notre approche se veut révolutionnaire.

Cependant, nous ne voulons pas opposer l’idéal politique à la réalité du « terrain ». Nous sommes conscient·e·s que l’exclusion peut être nécessaire dans certains cas, notamment pour que les personnes victimes d’agressions et de discriminations puissent continuer de fréquenter leurs assos, milieux, etc.

Dans tous les cas nous voulons repenser cet outil, pour ce qu’il est : un outil, un certain moyen de réponse, et donc s’en servir en fonction des besoins réels et non pas d’une projection morale.

Nous voulons nous dire qu’à des moments c’est opportun de s’en servir, mais qu’à d’autres moments ça ne l’est pas : et c’est ça que nous essayons de définir ensemble pour éviter les réponses toutes faites qui déshumanisent tout le monde (victimes comprises).

Ainsi :

  • Nous critiquons clairement que cet outil se systématise à l’ensemble de la communauté queer et d’autres, ne touchant pas des personnes véritablement privilégiées, intouchables, qui ont la capacité et le pouvoir de se défendre.
  • Nous critiquons que l’exclusion soit toujours définitive et ne prenne pas en compte la capacité des individus à se remettre en question, modifier leur comportement et donner réparation.
  • Nous critiquons que l’exclusion ne soit pas toujours assortie d’une explication claire, ce qui amène la personne exclue à réintégrer de nouveaux espaces sans avoir pris connaissance des comportements à travailler.
  • Nous critiquons que des situations de conflits soient amalgamées avec des situations d’agressions.
  • Nous critiquons la binarité victime/agressaire, et le fait de baser tout notre jugement sur la première personne qui se dit victime.
  • Nous critiquons que des choix d’exclusion puissent se faire sur la base de ressentis, sur un « sentiment d’agression » et non d’actes réels et sans hiérarchie des situations.
  • Nous critiquons que certaines personnes se réapproprient des histoires d’agressions pour effectuer des exclusions sans demander l’avis des personnes directement concernées et que ces histoires servent finalement surtout à satisfaire des égos mal-placés.
  • Nous critiquons que, encore une fois, les besoins des personnes victimes ne soient souvent pas écoutés ni même demandés.
  • Nous critiquons le fait que des personnes vont exclure pour se montrer vénères, avec une compétition à la radicalité créant une atmosphère de méfiance et de peur et contribuant à ce que rien ne change, et surtout pas les hiérarchies sociales militantes et communautaires, ce qui participe aussi à l’auto-exclusion des personnes les plus vulnérables.
  • Nous critiquons que les situations de handicaps et neuroatypie ne soient pas assez prises en compte, menant à de nombreuses exclusions et ostracisations de personnes ne correspondant pas à la norme neurotypique et valide.
  • Nous critiquons le fait de calquer des représentations hétérosexuelles sur des relations queers, en victimisant la personne la plus fem et en condamnant la personne plus masc ou en révélant la transmisogynie si courante dans les milieux queer et/ou TPBG.
  • Nous critiquons les dynamiques de rumeurs, de on-dits, qui mènent à mettre de nombreuses personnes à l’écart sans qu’elles aient jamais connaissance de ce qu’on leur reproche ou la possibilité de s’expliquer et d’échanger.
  • Nous critiquons la non-prise en compte des effets de l’exclusion sur la santé mentale et physique des personnes exclues, et l’utilisation de l’exclusion à la légère ou sous prétexte que les gens sont trop fatigués pour gérer des conflits.
  • Nous critiquons que les gens aient trop peur d’être exclus pour être capables de se positionner contre quelque chose qui leur semble injuste.
  • Nous critiquons que l’exclusion amène très rarement à changer des comportements problématiques, mais parfois les aggrave.
  • Nous critiquons que la peur de l’exclusion et la déshumanisation des agressaires dissuade des personnes de se questionner ou de reconnaître leurs propres comportements problématiques.
  • Nous critiquons qu’il soit plus risqué de reconnaître ses torts que de les nier.
  • Nous critiquons ces logiques qui nous auto-détruisent en prétendant nous empuissancer.

Nous déplorons les luttes intestines et nous inscrivons radicalement en désaccord avec les comportements sapants et autodestructeurs qui font le nid des fachos, de l’État et du capitalisme depuis aussi longtemps que ces dérives de l’histoire existent.
Nous essayerons toujours d’accueillir la critique et de la comprendre pour continuer sans cesse de faire de notre mieux, sachant que notre mieux de maintenant n’est pas « Le Bien » et qu’avec un peu de chance on fera encore mieux plus tard, du moins tant qu’on garde a l’esprit qu’on n’atteindra jamais « Le Bien ». Pour nous, la critique est nécessaire, perpétuelle et ancrée dans le dialogue.




Faire Justice [Elsa Deck Marsault]1/2

Premières pages du livre, prises sur le site de l’éditeur “La Fabrique”

Il y a aussi un autre texte, des vidéos, des sons

“Faire Justice-Une surenchère féministe”

Dans des espaces où il est admis que le recours à la police en cas de violence n’est pas la solution mais plutôt un problème supplémentaire, le risque principal consiste à n’avoir aucun relais extérieur pour dénoncer les injustices qui s’y déroulent. Cela est encore plus dangereux quand on parle d’abus exercé par le groupe sur un·e individu·e, par exemple dans le cas d’un harcèlement collectif. Les espaces féministes, queer, autonomes ou plus largement abolitionnistes constituent en ce sens un cocktail détonnant. En mêlant rejet de la police et huis clos, constitué par des personnes qui cherchent à rééquilibrer les injustices sociales au sein même de leur groupe, le contexte est favorable au déroulement de nombreux excès – et ce dans une relative impunité.

Quand la société nous paraît trop violente, nous pouvons avoir tendance à nous replier sur les communautés et les personnes qui sont a priori censées nous faire du bien et être source d’em- powerment27 individuel. L’espace militant constitue parfois le seul où l’on se sent à sa place, ce

qui peut développer un sentiment d’appartenance et la sensation d’un pouvoir individuel et collectif. Si ces sentiments sont bienvenus, ils peuvent aussi devenir dangereux dans le cadre d’un règlement de conflit. J’ai observé de nombreux groupes dépassés par leur propre puissance et leur capacité de nuisance. Quand le groupe élabore des justifications morales ou politiques communes pour appuyer sa démarche, la conviction collective d’être dans son bon droit et d’exercer une juste autorité se renforce, ce qui favorise les pires abus sans que personne ne puisse rien dire ou faire.

Comme le note le psychosociologue Didier Anzieu sur les dynamiques collectives, il existe un phénomène de réaction en chaîne entre la frustration que certains groupes peuvent ressentir et la violence qu’ils mettent en œuvre contre certain·es de leurs membres. La frustration des groupes militants se développe face aux nombreux obstacles politiques, économiques et éco- logiques rencontrés ; cette frustration crée de la colère, dont l’une des parades est de « localiser l’agressivité sur une personne, un sous-groupe qui la reçoit en dépôt sans y contre-réagir agressivement ». Nous faisons aujourd’hui face, dans certains milieux militants, à ce que nous pour- rions considérer comme la désignation de boucs émissaires à des fins cathartiques collectives. Didier Anzieu conclut : « J’ai moi-même décrit, sous le nom d’“illusion groupale”, l’état d’un groupe qui est si parfaitement satisfait de lui qu’il va jusqu’à dénier, contre les faits eux-mêmes, sa propre agressivité » Il est particulièrement difficile de dénoncer l’aspect systémique des violences qui se jouent dans les milieux minorisés sans connaître une certaine levée de boucliers. Pourtant, ces violences existent et les reconnaître permettrait probablement de les dépasser. Qu’on parle de remontrances et de critiques publiques, d’exclusion ou encore de harcèlement, l’arsenal punitif venant se substituer à l’arsenal juridique est tout aussi fourni et varié. Le constat est amer. Ce que nous nous infligeons entache l’énergie de nos luttes et marque les personnes qui s’y sont investies de façon durable.

Il est difficile de se figurer jusqu’où peuvent aller les violences en contexte militant sans y avoir été directement confronté·es, soit en accompagnant une personne qui en est victime, soit en en étant soi-même victime. J’ai vu ces violences s’exercer de manière similaire dans des espaces aussi variés que les milieux écologistes, anarchistes, féministes, queer, antiracistes, etc. Les récits que je vais aborder concernent donc des militant·es des milieux progressistes. Pour des raisons de confidentialité et d’anonymisation, ils sont chacun constitués d’un assemblage de plusieurs histoires, et les noms ont été modifiés ; pour autant, les dynamiques à l’œuvre ont été respectées et les faits décrits se sont réellement déroulés. Ces exemples ne sont pas racontés des différents points de vue : ces récits sont donc partiels, situation similaire à ce qu’il se joue dans la vie, quand une personne vient nous raconter son vécu ou que nous vivons nous-même une situation de conflit – nous ne disposons jamais de tous les éléments. En ce sens, il est important de suspendre son jugement sur qui a raison et qui a tort – même s’il est possible de produire une critique des mécanismes en jeu. Il s’agit ici de se rendre compte de l’ampleur des dégâts pour, ensuite, pouvoir penser des alternatives.

En milieu féministe

Le récit qui suit traite d’agression sexuelle et de viol.

M., militante féministe depuis une dizaine d’an- nées, est impliquée dans une association qui aide les victimes de violences sexuelles à déposer plainte. En 2020, M. fait l’objet d’une dénonciation publique sur une liste de diffusion. Un groupe de personnes affirme dans un mail que

M. soutient les violeurs et demande qu’elle soit exclue de la liste ainsi que d’un ensemble de lieux et d’associations de sa ville. Le mail est flou : il ne précise ni nom, ni date, ni actes précis. Il n’est pas

signé. Après avoir mené son enquête, M. réussit à trouver les auteur·rices du texte. Elle finit par comprendre que celui-ci fait référence à une histoire qu’elle a vécue avec son ami, T., et plus particulièrement à des violences sexuelles qu’il lui avait infligées.

En effet, en 2015, lors d’une fête, T. viole M. Pourtant, à ce moment-là et pour différentes raisons qui lui sont propres, M. ne parvient pas à mettre le mot « viol » sur cette agression. Plusieurs mois après, en discutant avec des ami·es militant·es, M. prend finalement conscience du fait qu’il s’agit bien d’un viol. Ses camarades deviennent un soutien dans son processus de conscientisation et de guérison. Elle commence une thérapie et décide finalement de confronter T., qui est malgré tout resté son ami. Elle ne sou- haite pas porter plainte, car elle estime que cela ne serait bénéfique pour personne. Après une discussion avec lui en face à face, dans laquelle il reconnaît les faits, elle décide de continuer à entretenir cette amitié, de l’aider à se remettre en question et à travailler sur son comporte- ment. Il est volontaire, commence une thérapie et assiste à des groupes de parole pour auteurs de violences. Entre-temps, le groupe militant de M., en particulier quelques-uns de ses soutiens les plus proches, lui font part de leur incompréhension vis-à-vis de ce choix. D’après ses camarades de lutte, la seule manière de traiter un violeur est de couper définitivement les ponts avec lui, de le condamner catégoriquement et publique- ment. À leurs yeux, M. fait trop de compromis, ce qui entre en contradiction avec leur engage- ment commun auprès des victimes de violences sexistes et sexuelles et, plus généralement, avec leur militantisme féministe. Sa position vis-à-vis de T. leur semble ambiguë et iels prennent leurs distances. M. finit par aider seule T., car celui-ci se retrouve isolé. M. décide de réduire son acti vité militante.

Après quelques mois, elle reçoit sur la liste de diffusion le mail qui l’accuse de soutenir des violeurs. Mail qui déclenche une vague d’acharne- ment : plusieurs lieux et associations lui ferment leur porte, elle est retirée des listes de diffusion et, malgré plusieurs tentatives de prise de contact, ses mails et appels à ses ancien·nes camarades de lutte restent sans réponse. À leur tour, ses ami·es subissent aussi une forme de harcèlement s’iels restent liées à M., ce qui les pousse à s’éloigner. Elle se retrouve d’autant plus isolée. À ce stade, elle ne sait pas exactement ce qui lui est reproché ou demandé, ni comment mettre fin à la situation.

Harcèlement et ostracisme

Il va sans dire que le sentiment d’être exclu·e d’un mouvement auquel on a contribué pendant des années est d’une grande violence. On peut parler de « harcèlement » même s’il s’agit d’un ensemble de faits qui, justement, correspond plutôt à une absence d’actions à l’encontre de la personne : on refuse de lui parler, on lui ferme les portes de lieux, on l’isole en faisant pression sur ses soutiens, on la retire des canaux d’information. Le harcèlement repose d’ordinaire sur des faits concrets et constatables, et relève d’un ensemble d’agissements abusifs à l’encontre d’une personne (violences physiques, verbales, etc.) On parle par exemple de dog pilling (effet de meute) pour désigner le fait de commenter par des insultes ou attaques personnelles une publication ou un contenu perçu comme problématique à plusieurs30, ce qui donne lieu à un empilement de commentaires plus ou moins vindicatifs. On retrouve ce mécanisme sur des groupes Facebook ou sur des applications de communication interne à des collectifs militants (Slack, Discord ou Signal) où la place de l’écrit est prégnante et favorise le harcèlement.

Pour autant, on peut concevoir autrement le harcèlement : l’ostracisation (désignée en anglais sous le terme cancelling) en constitue aussi l’une des formes. Le harcèlement de groupe peut consister à nier l’existence d’une personne, à lui retirer son droit de parole en arrêtant de l’écouter ou en sapant systématiquement la légitimité de son discours. Jo Freeman, militante lesbienne et féministe dans les années 1970, a vécu ce type de harcèlement et le raconte en ces termes : « Pas à pas, j’ai été ostracisée : si un article collectif était écrit, mes tentatives de contribution étaient ignorées ; si j’écrivais un article, personne ne le lisait ; quand je parlais en réunion, tout le monde écoutait poliment, puis reprenait la discussion comme si je n’avais rien dit ; les dates des réunions ont été modifiées sans que je sois informée ; quand c’était à mon tour de coordonner un projet de travail, personne ne m’aidait. » Cet aspect du harcèlement relève de la violence psychologique. Dans le cadre de violences conjugales, l’instauration d’un climat de violence psychologique est bien connue : le fait de casser des affaires de la personne victime ou encore de minimiser ou d’exagérer sans cesse son ressenti. Dans le cas de harcèlement collectif, cela l’est moins, bien qu’on commence à considérer le problème du harcèlement scolaire (sans toutefois considérer la violence de l’école elle-même). Le harcèlement collectif dans un cadre militant reste peu discuté. L’un des problèmes majeurs quand on est victime de harcèlement collectif est de réussir à en parler autour de soi en étant pris·e au sérieux. En effet, comment rendre compte de l’ampleur du problème et des répercussions sur sa vie quand ce que l’on décrit est une absence d’actions et d’interactions ? Parce qu’il est particulièrement pernicieux, le propre du harcèlement est souvent de ne pouvoir être perçu que par la personne qui en est victime. Tout est mis en place pour que celle-ci se retrouve isolée et ne puisse pas en parler. Il est courant de se faire taxer de « paranoïaque » tant les faits peuvent sembler minimes par rapport aux répercussions évoquées. Cette situation accentue d’autant le sentiment de solitude et d’incompréhension. De plus, le harcèlement fonctionne comme un virus : il touche une personne, mais peut s’étendre à toutes celles qui souhaiteraient lui venir en aide et qui du coup s’éloignent. Peu à peu, cette personne se retrouve donc complètement isolée.

Ce mécanisme est accentué quand le harcèlement se veut motivé par des raisons politiques. Dans le cas de M., son harcèlement fait suite à une démarche jugée comme conciliante avec un violeur. Toutes les personnes qui lui montreraient du soutien seraient en ce sens suspectées de partager sa vision. Soutenir M. reviendrait à prendre parti contre le mouvement féministe, personnalisé par le groupe à l’origine du harcèlement. Aucune place pour la nuance : il n’y a plus une diversité de façons d’être féministe, mais une bonne et de nombreuses mauvaises manières de l’être. Tout se passe ici comme si le nombre de personnes adhérant à une vision des choses rendait cette dernière véridique et incontestable. Il devient alors quasi impossible de se dérober au mouvement ou d’aider la personne visée sans se voir ciblé·e par le groupe : on est soit avec, soit contre le mouvement et a fortiori soit féministe, soit antiféministe.

Là encore, ce mécanisme peut s’expliquer par le biais de la socio-psychologie. Dans le cadre de la création d’un groupe, celui-ci doit prendre des mesures pour survivre dans le temps. Selon Sartre, qui travaille alors sur les mouvements révolutionnaires de 1789, l’une de ces mesures est de l’ordre de la contrainte : le groupe pour- chasse en son sein tout·e membre suspect·e de vouloir se retirer de l’action commune. Chacun·e est considéré·e comme un·e traître en puissance. Cela entraîne les conflits, les oppositions, les épurations, qui visent à amoindrir les positions individuelles au profit de la communauté et qui institue « l’obligation de la [solidarité] ». Un « serment » se façonne, par lequel chacun·e s’en-gage à maintenir l’appartenance au groupe

« Au stade précédent, la [solidarité] était une expérience vécue, une invention libre surgie dans le moment. Maintenant, chacun l’impose à cha- cun dans la durée. » Cette thèse pourrait expliquer le niveau de méfiance qui s’instaure dans les milieux militants et les phénomènes de gatekee- ping. Ces derniers se retrouvent à devoir garder leurs frontières extérieures, par exemple, en cas d’attaque de groupes réactionnaires, mais aussi épurer leurs espaces intérieurs en traquant les traîtres potentiel·les (les personnes qui ne s’impliquent pas assez, les « mauvais·es militant·es »




Faire Justice [Elsa Deck Marsault] 2/2

Il y a aussi un autre texte , des vidéos, et des sons

Dans son essai Faire Justice: Moralisme progressiste et pratiques punitives dans la lutte contre les violences sexistes, publié aux éditions La Fabrique (2023), Elsa Deck Marsault réfléchit aux formes contemporaines du militantisme progressiste, et en particulier des luttes féministes et LGBT+, prises en étau entre une vague réactionnaire et conservatrice, et une injonction à la déconstruction de plus en plus forte inscrite au cœur de certains mouvements militants.

Nous en publions ici plusieurs extraits.

Je me suis beaucoup interrogée avant de me lancer dans l’écriture de ce livre. Il fait face à un obstacle majeur: celui d’être récupéré par des personnes ou groupes sociaux cherchant à justifier des comportements violents ou oppressifs. À l’heure où les forces réactionnaires semblent de plus en plus puissantes et vont jusqu’à utiliser nos dissensions contre nous-mêmes, produire une critique publique de nos contradictions internes peut apparaître comme une trahison. Ouvrir la question de ces défaillances revient pourtant à ne pas les laisser dicter nos combats et agendas politiques.

Nos milieux reproduisent des mécanismes punitifs qui nous marquent, nous traumatisent et nous affaiblissent durablement. Nous avons intériorisé un système de pensée qui justifie les souffrances que nous nous infligeons. J’ai donc dû faire la paix avec l’idée d’une récupération politique, car il est plus important que tout de visibiliser nos dysfonctionnements internes pour nous y confronter afin de les dépasser.

[…]

Moralisme progressiste

En l’absence d’un projet militant fédérateur pouvant mener à un futur enviable, les forces progressistes en viennent à succomber à un moralisme justicier et réprobateur. On pourrait parler d’un militantisme sans réel espoir de changement. C’est ce que Wendy Brown nomme le «moralisme progressiste».

Ce moralisme s’incarne dans les interdits individuels, ce qui entraîne la condamnation de certains mots, arguments ou actes, ou alors dont l’usage est restreint à un registre très étroit. S’il est juste de bannir certains comportements ou termes oppressifs courants dans les médias ou dans nos familles, ces interdits s’appliquent encore plus durement au sein même de ces franges progressistes.

Ainsi, on se retrouve à critiquer lourdement les militant·es de nos propres organisations pour chaque erreur lexicale ou faux pas politiquement non correct. J’ai par exemple déjà observé des gens exiger qu’une association distribuant des repas gratuits présente des excuses pour avoir préparé des plats contenant de la viande.

Dans mon travail et ma vie de militante, il se passe rarement une semaine sans que soit évoqué un conflit absurde autour d’une publication ou d’une prise de parole «problématique», générant des demandes interminables d’explications publiques. Ce moralisme progressiste s’incarne aujourd’hui dans une ribambelle de notions-injonctions régulant l’ordre social et sanctionnant les dissensus: celle du safe, de la bienveillance, de trigger warnings ou encore de la «radicalité». Tenir une telle critique dans la société occidentale contemporaine où les forces réactionnaires parlent sans cesse de «wokisme» est particulièrement délicat.

À l’origine, ce terme, créé dans les milieux antiracistes états-uniens, désigne le fait d’ouvrir les yeux sur les structures d’oppression dans lesquelles nous nous trouvons. Apparu en français en 2015, il s’est vu réapproprié par les forces réactionnaires, qui l’emploient pour désigner et discréditer les courants de pensée progressistes et les causes œuvrant à la justice sociale (féminisme, antiracisme, antispécisme, etc.) Si ces critiques et le dévoiement de cette notion sont ancrés dans l’ignorance, la peur et la lâcheté, cela ne doit pas nous empêcher, de notre côté, d’ouvrir les yeux sur certaines de nos pratiques.

Une autre caractéristique du discours moraliste est de se focaliser sur certaines personnes, prises individuellement, qui incarneraient l’ordre établi et tout ce que l’on veut combattre, comme le racisme, le sexisme, l’homophobie, etc., et de réduire tout simplement le mal à ces cas individuels. La conséquence en est une individualisation des rapports de domination qui, par définition, sont pourtant le fruit de dynamiques sociales.

Ce phénomène de personnalisation de nos ennemi·es politiques s’opère en cohérence avec une société occidentale néolibérale qui prétend reposer sur un ensemble d’individu·es et non pas des groupes ou classes sociales. Il participe à l’invisibilisation des mécanismes structurels responsables des rapports d’oppression.

On s’attaque aux effets des rapports d’oppression plutôt qu’aux raisons pour lesquelles des systèmes comme le capitalisme ou encore l’impérialisme existent.

Certes, les rapports sociaux influent sur les rapports de force qui se jouent dans les relations interpersonnelles. Mais les individu·es à elleux seul·es ne sauraient en être les uniques responsables, car les rapports de domination reposent sur différents niveaux: individuel, mais aussi institutionnel, structurel et historique. Bien qu’individuellement nous ayons une responsabilité et un rôle à jouer dans l’abolition d’un système de classe et de privilèges, nos marges de manœuvre sont limitées.

C’est bien parce que le système peut sembler inébranlable que nous nous replions sur le niveau individuel. Abattre une personne est plus simple que d’abattre le système qui la soutient. On s’éternise sur ce que quelqu’un·e a dit ou fait sur les réseaux sociaux au lieu de s’intéresser aux instances du pouvoir politique et économique. On agit comme si les injustices sociales découlaient uniquement de la faillite morale de certain·es, au lieu de reconnaître qu’elles sont aussi le résultat d’un processus historique de construction culturelle, politique et socio-économique du pouvoir.

Autrement dit, on s’attaque aux effets des rapports d’oppression plutôt qu’aux raisons pour lesquelles des systèmes comme le capitalisme ou encore l’impérialisme existent.

[…]

Marre de faire de la pédagogie

Il est intéressant de noter le paradoxe entre des milieux militants (féministes) qui prônent la «déconstruction» et le peu de place effectivement laissé au tâtonnement. Le terme «déconstruction» est censé désigner la remise en question individuelle des normes sociales intégrées lors de notre éducation. Arriver à un stade de déconstruction avancée serait le Saint Graal des «bon·nes militant·es» qui auraient réussi à se défaire de tout mécanisme raciste, sexiste, validiste, classiste, spéciste, âgiste (sans parler des mécanismes ***phobes). La résistance à l’oppression est en quelque sorte réduite à la transformation de soi et à la réflexivité.

Parallèlement est maintenue l’idée que puisque nous sommes né·es dans une société capitaliste, nous sommes et serons à tout jamais racistes, sexistes, validistes, classistes, spécistes, âgistes. En conséquence, il ne semble pas y avoir d’échappatoire : il faut tendre vers le mieux tout en acceptant que nous ne pouvons nous défaire complètement des rapports de domination dans lesquels nous nous inscrivons.

Il y a là un paradoxe entre une tentative de penser un déterminisme social issu d’une lecture matérialiste et une approche néolibérale où l’individu·e tout·e-puissant·e pourrait se reformater du fait de sa volonté seule. Ce phénomène s’accompagne souvent d’un refus de pédagogie. Ce refus est compréhensible sous de nombreux aspects. Les injonctions à la pédagogie auprès des minorités de genre, de race, de sexualité, etc. sont continuelles et harassantes. Elles sont particulièrement pénibles pour les personnes qui doivent endurer le «sexisme ordinaire» (ou racisme, validisme, etc.) dans chaque sphère de leur vie.

Mais comment demander à des personnes de «se déconstruire» sans jamais leur dire comment faire? En leur disant d’être autonomes et de «se renseigner»? Bien évidemment, certaines personnes n’ont pas envie de faire le travail par elles-mêmes et attendent que «leur ami·e queer/noir·e/handi·e» s’en charge pour elles. Pour autant, il faudrait pouvoir réfléchir aux façons possibles de prendre en charge les personnes de bonne foi qui simplement ne savent pas par où commencer leur chemin militant –et particulièrement les personnes concernées par ces luttes.

Les solutions restent à trouver, mais souligner le paradoxe d’une telle situation est indispensable pour avancer collectivement. Être plus souples face aux erreurs, aux questionnements et à l’apprentissage permettrait aussi de dépasser des postures qui se calquent par mimétisme sur des «queer/féministes/vegan/anarchistes parfait·es» (c’est-à-dire celles et ceux qui passent cinq jours sur sept en assemblées générales ou leur temps sur Twitter).

Sans s’interroger sur ce que je pense individuellement et sans le confronter à la position d’autrui dans le cadre de rencontres et débats, on ne peut que rester dans une position superficielle et dangereuse par son manque de remise en question des consensus dogmatiques. L’injonction à la déconstruction individuelle, jointe au refus d’être pédagogue, créent les conditions d’une lutte où nous sommes finalement les un·es à côté des autres, mais profondément seul·es; une lutte formée par un monde néolibéral et taillée pour ne pas trop (le) déranger.

https://www.slate.fr/story/253705/bonnes-feuilles-faire-justice-elsa-deck-marsault-la-fabrique