Faire Justice [Elsa Deck Marsault] 2/2

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Dans son essai Faire Justice: Moralisme progressiste et pratiques punitives dans la lutte contre les violences sexistes, publié aux éditions La Fabrique (2023), Elsa Deck Marsault réfléchit aux formes contemporaines du militantisme progressiste, et en particulier des luttes féministes et LGBT+, prises en étau entre une vague réactionnaire et conservatrice, et une injonction à la déconstruction de plus en plus forte inscrite au cœur de certains mouvements militants.

Nous en publions ici plusieurs extraits.

Je me suis beaucoup interrogée avant de me lancer dans l’écriture de ce livre. Il fait face à un obstacle majeur: celui d’être récupéré par des personnes ou groupes sociaux cherchant à justifier des comportements violents ou oppressifs. À l’heure où les forces réactionnaires semblent de plus en plus puissantes et vont jusqu’à utiliser nos dissensions contre nous-mêmes, produire une critique publique de nos contradictions internes peut apparaître comme une trahison. Ouvrir la question de ces défaillances revient pourtant à ne pas les laisser dicter nos combats et agendas politiques.

Nos milieux reproduisent des mécanismes punitifs qui nous marquent, nous traumatisent et nous affaiblissent durablement. Nous avons intériorisé un système de pensée qui justifie les souffrances que nous nous infligeons. J’ai donc dû faire la paix avec l’idée d’une récupération politique, car il est plus important que tout de visibiliser nos dysfonctionnements internes pour nous y confronter afin de les dépasser.

[…]

Moralisme progressiste

En l’absence d’un projet militant fédérateur pouvant mener à un futur enviable, les forces progressistes en viennent à succomber à un moralisme justicier et réprobateur. On pourrait parler d’un militantisme sans réel espoir de changement. C’est ce que Wendy Brown nomme le «moralisme progressiste».

Ce moralisme s’incarne dans les interdits individuels, ce qui entraîne la condamnation de certains mots, arguments ou actes, ou alors dont l’usage est restreint à un registre très étroit. S’il est juste de bannir certains comportements ou termes oppressifs courants dans les médias ou dans nos familles, ces interdits s’appliquent encore plus durement au sein même de ces franges progressistes.

Ainsi, on se retrouve à critiquer lourdement les militant·es de nos propres organisations pour chaque erreur lexicale ou faux pas politiquement non correct. J’ai par exemple déjà observé des gens exiger qu’une association distribuant des repas gratuits présente des excuses pour avoir préparé des plats contenant de la viande.

Dans mon travail et ma vie de militante, il se passe rarement une semaine sans que soit évoqué un conflit absurde autour d’une publication ou d’une prise de parole «problématique», générant des demandes interminables d’explications publiques. Ce moralisme progressiste s’incarne aujourd’hui dans une ribambelle de notions-injonctions régulant l’ordre social et sanctionnant les dissensus: celle du safe, de la bienveillance, de trigger warnings ou encore de la «radicalité». Tenir une telle critique dans la société occidentale contemporaine où les forces réactionnaires parlent sans cesse de «wokisme» est particulièrement délicat.

À l’origine, ce terme, créé dans les milieux antiracistes états-uniens, désigne le fait d’ouvrir les yeux sur les structures d’oppression dans lesquelles nous nous trouvons. Apparu en français en 2015, il s’est vu réapproprié par les forces réactionnaires, qui l’emploient pour désigner et discréditer les courants de pensée progressistes et les causes œuvrant à la justice sociale (féminisme, antiracisme, antispécisme, etc.) Si ces critiques et le dévoiement de cette notion sont ancrés dans l’ignorance, la peur et la lâcheté, cela ne doit pas nous empêcher, de notre côté, d’ouvrir les yeux sur certaines de nos pratiques.

Une autre caractéristique du discours moraliste est de se focaliser sur certaines personnes, prises individuellement, qui incarneraient l’ordre établi et tout ce que l’on veut combattre, comme le racisme, le sexisme, l’homophobie, etc., et de réduire tout simplement le mal à ces cas individuels. La conséquence en est une individualisation des rapports de domination qui, par définition, sont pourtant le fruit de dynamiques sociales.

Ce phénomène de personnalisation de nos ennemi·es politiques s’opère en cohérence avec une société occidentale néolibérale qui prétend reposer sur un ensemble d’individu·es et non pas des groupes ou classes sociales. Il participe à l’invisibilisation des mécanismes structurels responsables des rapports d’oppression.

On s’attaque aux effets des rapports d’oppression plutôt qu’aux raisons pour lesquelles des systèmes comme le capitalisme ou encore l’impérialisme existent.

Certes, les rapports sociaux influent sur les rapports de force qui se jouent dans les relations interpersonnelles. Mais les individu·es à elleux seul·es ne sauraient en être les uniques responsables, car les rapports de domination reposent sur différents niveaux: individuel, mais aussi institutionnel, structurel et historique. Bien qu’individuellement nous ayons une responsabilité et un rôle à jouer dans l’abolition d’un système de classe et de privilèges, nos marges de manœuvre sont limitées.

C’est bien parce que le système peut sembler inébranlable que nous nous replions sur le niveau individuel. Abattre une personne est plus simple que d’abattre le système qui la soutient. On s’éternise sur ce que quelqu’un·e a dit ou fait sur les réseaux sociaux au lieu de s’intéresser aux instances du pouvoir politique et économique. On agit comme si les injustices sociales découlaient uniquement de la faillite morale de certain·es, au lieu de reconnaître qu’elles sont aussi le résultat d’un processus historique de construction culturelle, politique et socio-économique du pouvoir.

Autrement dit, on s’attaque aux effets des rapports d’oppression plutôt qu’aux raisons pour lesquelles des systèmes comme le capitalisme ou encore l’impérialisme existent.

[…]

Marre de faire de la pédagogie

Il est intéressant de noter le paradoxe entre des milieux militants (féministes) qui prônent la «déconstruction» et le peu de place effectivement laissé au tâtonnement. Le terme «déconstruction» est censé désigner la remise en question individuelle des normes sociales intégrées lors de notre éducation. Arriver à un stade de déconstruction avancée serait le Saint Graal des «bon·nes militant·es» qui auraient réussi à se défaire de tout mécanisme raciste, sexiste, validiste, classiste, spéciste, âgiste (sans parler des mécanismes ***phobes). La résistance à l’oppression est en quelque sorte réduite à la transformation de soi et à la réflexivité.

Parallèlement est maintenue l’idée que puisque nous sommes né·es dans une société capitaliste, nous sommes et serons à tout jamais racistes, sexistes, validistes, classistes, spécistes, âgistes. En conséquence, il ne semble pas y avoir d’échappatoire : il faut tendre vers le mieux tout en acceptant que nous ne pouvons nous défaire complètement des rapports de domination dans lesquels nous nous inscrivons.

Il y a là un paradoxe entre une tentative de penser un déterminisme social issu d’une lecture matérialiste et une approche néolibérale où l’individu·e tout·e-puissant·e pourrait se reformater du fait de sa volonté seule. Ce phénomène s’accompagne souvent d’un refus de pédagogie. Ce refus est compréhensible sous de nombreux aspects. Les injonctions à la pédagogie auprès des minorités de genre, de race, de sexualité, etc. sont continuelles et harassantes. Elles sont particulièrement pénibles pour les personnes qui doivent endurer le «sexisme ordinaire» (ou racisme, validisme, etc.) dans chaque sphère de leur vie.

Mais comment demander à des personnes de «se déconstruire» sans jamais leur dire comment faire? En leur disant d’être autonomes et de «se renseigner»? Bien évidemment, certaines personnes n’ont pas envie de faire le travail par elles-mêmes et attendent que «leur ami·e queer/noir·e/handi·e» s’en charge pour elles. Pour autant, il faudrait pouvoir réfléchir aux façons possibles de prendre en charge les personnes de bonne foi qui simplement ne savent pas par où commencer leur chemin militant –et particulièrement les personnes concernées par ces luttes.

Les solutions restent à trouver, mais souligner le paradoxe d’une telle situation est indispensable pour avancer collectivement. Être plus souples face aux erreurs, aux questionnements et à l’apprentissage permettrait aussi de dépasser des postures qui se calquent par mimétisme sur des «queer/féministes/vegan/anarchistes parfait·es» (c’est-à-dire celles et ceux qui passent cinq jours sur sept en assemblées générales ou leur temps sur Twitter).

Sans s’interroger sur ce que je pense individuellement et sans le confronter à la position d’autrui dans le cadre de rencontres et débats, on ne peut que rester dans une position superficielle et dangereuse par son manque de remise en question des consensus dogmatiques. L’injonction à la déconstruction individuelle, jointe au refus d’être pédagogue, créent les conditions d’une lutte où nous sommes finalement les un·es à côté des autres, mais profondément seul·es; une lutte formée par un monde néolibéral et taillée pour ne pas trop (le) déranger.

https://www.slate.fr/story/253705/bonnes-feuilles-faire-justice-elsa-deck-marsault-la-fabrique

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